La Bulle


Tandis que la grande spéculation parisienne parvenait en 1720 à son sommet aussi imprévu que parfaitement prévisible, une autre en faisait autant, à Londres celle—là. La folie fille de l’optimisme et d’illusions intéressées : tel était le fond de l’histoire dans les deux villes. Comme on peut s’y attendre, tant les acteurs britanniques que l’événement lui-même manquaient du grand style français. Ce furent, en comparaison, un boom et un effondrement plutôt ordinaires, en dépit de leur intensité exceptionnelle, du cours des actions, agrémentés d’un exercice exhaustif en achat d’influence, corruption et chicane.

La découverte qui justifia le boom, ou, comme toujours et pour être précis, la redécouverte, fut celle de la société en commandite, Des compagnies de ce type existaient depuis une bonne centaine d’années et plus en Angleterre; néanmoins, elles émergèrent subitement à ce moment-là en tant que nouvelles merveilles de la finance et de l’ensemble de l’univers économique.

Dans les premières années du XVIIIe siècle, il y avait eu quelques lancements ou offres d’actions remarquablement imaginatives une société pour construire et commercialiser une machine à écrire, entreprise considérablement en avance sur son temps; un projet de mitrailleuse sophistiquée qui pouvait tirer à la fois des balles rondes et des balles carrées, suivant que l’ennemi était chrétien ou turc; un projet de piano mécanique. « Je sais mesurer les mouvements des corps, observa un jour Sir Isaac Newton, mais je ne peux mesurer la folie humaine. Ni la sienne d’ailleurs. Il allait perdre 20 000 livres, ce qui ferait aujourd’hui au moins un million de dollars et probablement beaucoup plus, dans l’orgie spéculative qui arrivait. La Compagnie des Mers du Sud South Sea Company naquit en 1711 à l’instigation ou, pour être plus exact, comme inspiration subite de Robert Harley, comte d’Oxford, qui fut rejoint, dans les premières années de l’entreprise, par un certain John Blunt, secrétaire de son état, rompu à la copie des documents juridiques et non moins à la connaissance de leur contenu. Elle ressemblait beaucoup, par ses origines, à la Banque royale et à la Compagnie du Mississippi : elle apportait dans le même esprit une solution apparente et incontestablement bienvenue au problème de la dette publique, aussi urgente que flottante, qui, comme en France, avait été contractée dans les années précédentes pendant la guerre de Succession d’Espagne. En échange de sa charte, la Compagnie des Mers du Sud prit en charge et consolida cette dette publique hétéroclite. L’État lui payait 6 % d’intérêt et, en retour, elle recevait le droit d’émettre des actions et d’avoir «le seul et unique commerce et trafic, à commencer au 1er août 1711, au sein, en direction, et en provenance des Royaumes, Terres, etc., de l’Amérique, de la rive Est du fleuve Aranoca jusqu’à l’extrême Sud de la Terre de Feu. S’y ajoutait tout le commerce sur la côte Ouest des Amériques et << au sein, en direction et en provenance de tous pays dans les mêmes limites, réputés appartenir à la Couronne d’Espagne, ou qui y seront découverts à l’avenir.

Ce qu’on passait prudemment sous silence, c’était que l’Espagne revendiquait le monopole du transport et du commerce avec cette vaste région du monde, bien qu’il y ait eu un espoir éloigné que les traités alors en négociation puissent assurer à la Grande-Bretagne quelque accès aux fabuleuses richesses minières du Mexique, du Pérou et d’ailleurs. Il y aurait aussi de l’argent à faire dans le commerce d’esclaves, pour lequel les professionnels britanniques s’estimaient particulièrement compétents.

En définitive, une petite toute petite brèche s’ouvrit, en effet. Pour un bref laps de temps, l’Espagne autorisa à la compagnie très exactement un voyage par an, en prélevant une part sur ses profits. Si l’on espérait mieux à l’époque, c’est en partie parce qu’on avait cru pouvoir échanger la souveraineté sur Gibraltar contre un accès plus large aux Amériques. Malheureusement, la question de Gibraltar devait rester un objet de litige entre la Grande-Bretagne et l’Espagne pendant encore deux siècles et demi et davantage.

Il eût été difficile, en fait, d’imaginer projet commercial plus discutable. Mais, comme à Paris, l’heure n’était pas aux discussions. En échange de la prise en charge de nouvelles dettes de l’État, de nouvelles émissions d’actions furent autorisées et proposées au public, et, au début de 1’720, la compagnie avait endossé l’ensemble de l’endettement public. Tels étaient les avantages présumés de l’entreprise ! L’adoption de la législation en question fut facilitée par les actions de la Compagnie des Mers du Sud que reçurent en cadeau des ministres clefs du gouvernement, ainsi que par l’heureux concours de circonstances grâce auquel plusieurs administrateurs de la société siégeaient au Parlement, où ils avaient tout loisir, par conséquent, de faire connaître le glorieux destin qui attendait leur compagnie. Et ces administrateurs s’attribuèrent tout aussi généreusement des actions à eux-mêmes.

En 1720, le public britannique, ou plutôt la fraction de ce public qui pouvait penser à s’enrichir en Bourse, répondit avec enthousiasme à l’apparente aubaine qu’était la Compagnie des Mers du Sud, et plus encore à l’ascension de ses actions et au désir de prendre part aux gains. La guerre avait enrichi un secteur limité mais puissant de la population britannique. Les classes foncière et aristocratique, malgré leur mépris pour qui était « dans les affaires >> ou en général cherchait à s’enrichir financièrement, parvinrent à surmonter leur fierté et montèrent à bord l’argent a souvent cet effet-là. Les scènes de la rue Quincampoix se rejouaient à présent dans les rues et les allées de la City. L’action de la compagnie, qui valait environ 128 livres en janvier 1720, grimpa à 330 livres en mars, 550 livres en mai, 890 livres en juin et près de 1000 livres pendant l’été. Jamais auparavant dans le royaume, et pas même peut—être à Paris ou en Hollande, tant de gens n’étaient si vite devenus si riches. Comme à l’accoutumée, lorsqu’on vit que certains s’étaient considérablement enrichis au prix de si peu d’efforts, ce fut la ruée pour participer, qui alimenta la poursuite de la hausse.

Et la Compagnie des Mers du Sud n’était nullement la seule occasion à saisir. Son succès suscita au moins une centaine d’imitatrices, qui avaient pris le navire en marche et espéraient toutes profiter du boom. On y trouvait des sociétés qui entendaient exploiter le mouvement perpétuel (elles aussi en avancent sur leur temps), assurer des chevaux, améliorer l’art de fabriquer le savon, se livrer au commerce des cheveux, restaurer et reconstruire des presbytères et des vicariats, transmuter le vif argent en beau métal malléable et bâtir des maisons ou des hospices pour accueillir des enfants illégitimes et subvenir à leurs besoins sans parler de l’immortelle compagnie fondée «pour mener à bien une entreprise de grand avantage, mais dont personne ne doit savoir ce que c’est». En juillet 1720, le gouvernement mit finalement le holà. Une législation le Bubble Act (loi de la Bulle) fut votée pour interdire ces autres lancements de sociétés, moins, on en a toujours été persuadé, pour protéger les naïfs et les imbéciles que pour assurer le monopole de la Compagnie des Mers du Sud elle-même sur la spéculation.

A ce moment-là, cependant, la fin de cette compagnie était proche. Le cours de l’action tomba en vrille, en partie, sans aucun doute, sous l’effet d’une prise de bénéfice bien inspirée venue de l’intérieur et du sommet. En septembre il avait chuté à 175 livres, en décembre à 124. D’héroïques efforts, rhétoriques et autres, furent consentis pour soutenir et ranimer la confiance, dont un appel au secours à la toute jeune Banque d’Angleterre. Finalement, avec un certain soutien de l’État, l’action se stabilisa aux alentours de 140 livres, soit à peu près le septième de ce qu’elle valait à son apogée. On l’avait déjà vu, on le verrait encore: quand vient le krach, il submerge tous les efforts pour enrayer le désastre.

Aussitôt suivit la recherche des boucs émissaires : elle fut acharnée, sauvage même. Blunt, devenu Sir John Blunt, échappa de très peu à la mort quand un agresseur une victime, probablement tenta de l’abattre dans une rue de Londres. Il se tira d’affaire plus tard en dénonçant au gouvernement ses complices haut placés méthode communément employée aujourd’hui. Les individus liés à la compagnie furent expulsés du Parlement, et les administrateurs et autres dirigeants (Blunt compris) se virent confisquer leur argent et leurs biens, qui servirent à compenser quelque peu les perdants. Robert Knight, le trésorier de la compagnie, partit soudainement pour le Continent, où il fut recherché et incarcéré. On demanda son extradition. Il parvint à s’évader et vécut en exil les vingt et une années suivantes. James Craggs, l’homme politique influent et chevronné de l’affaire, se donna la mort. D’autres allèrent en prison. Comme au lendemain des tulipes et de John Law, la Vie économique de la Cité de Londres et celle du pays tout entier connurent une très sensible récession.

Tous les traits prévisibles de l’aberration financière étaient ici bien en vue. On trouvait: le grand levier, A appuyé sur les faibles intérêts que payait le Trésor pour la prise en charge de la dette publique; des individus dangereusement exaltés, emportés par la foi en leur propre intelligence et lucidité financière, qui transmettaient leur erreur à d’autres; une occasion d’investissement dont les échos imaginaires étaient riches, mais les potentialités négligeables pour qui voulait bien regarder la réalité calmement; quelque chose d’apparemment excitant et nouveau qui enflammait l’imagination du public, dans le cas considéré la société en commandite, bien que, nous l’avons déjà dit, son origine fût très nettement antérieure (les grandes compagnies commerciales à charte, pour l’Inde et autres lieux, dataient à l’époque d’un bon siècle); et la force clef, dûment négligée: l’évasion collective, hors des limites de la santé mentale, de gens assoiffés de profit.

Mais il y eut tout de même de l’exceptionnel : Enfin, quelqu’un remarqua ce dernier facteur. Charles Mackay, dans un compte rendu particulièrement pénétrant de la Bulle des Mers du Sud, exposa la vérité :

A l’automne 1720, des réunions publiques furent tenues dans toutes les villes importantes de l’empire, où furent adoptées des pétitions demandant vengeance aux législateurs contre les administrateurs des Mers du Sud, qui, par leurs frauduleuses pratiques, avaient conduit la nation au bord de la ruine. Personne ne sembla voir que la nation était elle-même aussi coupable que la Compagnie des Mers du Sud. Personne ne blâma la crédulité et l’avidité des gens la soif dégradante du gain... ou la folie qui avait jeté tête baissée la multitude, avec un tel empressement frénétique, dans le filet tendu pour elle par d’habiles comploteurs. Ces choses-là ne furent jamais mentionnées.

Et au lendemain des spéculations modernes elles ne le sont jamais non plus, comme on' va pouvoir amplement le constater.

Created by HHcampomanes.com